Le chant du danseur, de Gilles-Marie Chenot
Les souffles qui ont chanté la gwerz de Taliesin, les mains qui ont peint les tableaux de Picasso, les cordes vocales qui ont parlé le langage de Joyce, les pieds qui ont dansé le samâ' de Rumi, les oreilles qui ont composé la musique de Mozart, le vent qui a porté les semelles de Rimbaud, tous ceux-là reconnaîtront dans ces textes les braises du creuset dans lequel f… Consulter la fiche
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Il m'enlaçait tendrement pour me montrer que j'allais lui manquer. Nous étions sur un des quais de la gare Montparnasse où nous attendions le départ de son train. C'était une belle journée d'hiver. Toutes les têtes étaient couvertes de bonnet, les manteaux parsemés de flocons et le sol de la gare était inondé de boue.
Nous allions être séparés pendant plusieurs semaines. Il avait été appelé à faire son service militaire dans la marine, à Brest. Nos adieux étaient en conséquence des plus langoureux. Nous échangions mille baisers et nos étreintes nous faisaient oublier le froid glacial de ce mois de décembre. Les va-et-vient et le brouhaha de la gare ne nous atteignaient pas ; nous n'étions que tous les deux parmi un vacarme qui ne nous appartenait plus. Les promesses et les mots doux que nous nous chuchotions à l'oreille s'évanouirent quand le coup de sifflet du chef de gare retentit. J'avais retenu mes larmes jusqu'à cet instant mais l'annonce brutale de notre séparation me fit perdre contrôle. Il sortit un mouchoir de sa poche et m'essuya les joues. Puis il disparut derrière la porte teintée du train en me laissant pour gage d'amour ce mouchoir humide qui avait son odeur. Le train s'éloigna et je restai seule sur le quai, les yeux embués de larmes à humer ce bout de tissu. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » ; Lamartine avait réussi à exprimer ce que je ressentais à cet instant : j'étais partagée entre la peur de me retrouver seule et un sentiment de manque qui naissait de manière précoce.
Ainsi, après quelques minutes de réflexion, je décidai de me rendre chez la seule personne au monde à même de supporter mes pleurs, mes plaintes, mes cris et partager mes choix les plus mauvais. Cette personne qui m'aimait aveuglément et au-delà du bon sens, c'était ma mère. Elle habitait une petite villa dans la banlieue ouest près de Versailles. L'allée qui menait jusqu'à la maison était bordée d'arbres bien verts et suffisamment touffus pour cacher la vue à d'éventuels curieux. Le sol était jonché de pavés mal dessinés et inégaux qui ne manquaient jamais de me faire trébucher. L'endroit fleurait une discrète odeur de moisi qui n'avait à mon sens rien de désagréable. Pourtant, cela semblait gêner ma mère. A mes yeux, elle représentait une partie du cocon maternel et m'accueillait à bras ouverts chaque fois que j'entrais dans le nid.
Je gravis les escaliers quatre par quatre, prête à déverser enfin tout mon chagrin dans les bras de ma bienfaitrice. J'ouvris la porte et épuisée de toute ma contenance, ma peine et mes efforts pour atteindre Le Chesnay, ne murmurai qu'un faible « Maman ? » auquel la réponse fut :
- Ne laisse pas la porte ouverte, tu fais rentrer le froid. Déjà que j'ai du mal à faire chauffer cette fichue baraque…
Ainsi, ce fut brutalement que ma génitrice m'accueillit alors que mon cœur venait d'être brisé. Venant de quelqu'un d'autre, même ma meilleure amie, j'aurais tourné les talons sans délai. Ma mère agissait avec moi sans autre forme, comme si j'étais la dernière des inconnues. Cette dernière que l'on considère souvent familièrement puisqu'on la juge inférieure à soi-même.
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Mise à jour de la page : Vendredi 21 Novembre 2008