Le chant du danseur, de Gilles-Marie Chenot
Les souffles qui ont chanté la gwerz de Taliesin, les mains qui ont peint les tableaux de Picasso, les cordes vocales qui ont parlé le langage de Joyce, les pieds qui ont dansé le samâ' de Rumi, les oreilles qui ont composé la musique de Mozart, le vent qui a porté les semelles de Rimbaud, tous ceux-là reconnaîtront dans ces textes les braises du creuset dans lequel f… Consulter la fiche
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C'est une magnifique journée ! Et me voici à l'autre bout du monde, pour la première fois de ma vie ; à l'autre bout de mon monde, pour être devant ce banc et ces cerisiers en fleurs. L'heure de vérité est arrivée ; c'est un moment dont j'ai rêvé pendant dix ans et trois mois. Moi, si sûr de trouver ce banc, et si sûr à la fois que je serai seul ; seule ombre au tableau, le voilà occupé par une jeune femme déjà assise. Assise ou non, qu'importe, je m'installe à ses côtés.
Le souvenir d'un enfant qui s'habillait avant d'aller se coucher fut le premier fantôme à se manifester avec les parfums et les cris du parc. Par quel miracle, après avoir fermé les yeux, je me retrouvais transporté dans ce pays, depuis l'âge de sept ans ? Ces temps ont été pour moi les meilleurs instants passés. Pas assez ; Becky me manque souvent. Souvent, je la trouvais l'après midi près de ce banc, et nous arrivions toujours à nous divertir. Sentir pendant dix ans que vous aimez quelqu'un assez pour partager chaque seconde avec cette personne. « Personne, oh non, personne, ne pourra jamais m'enlever ceci ! vous dites-vous. » Vous voudriez tellement y croire ; qui pourrait vous blâmer d'avoir rêvé de cet être aimé ? Aimez, aimez encore, et blâmez-les !
Elle, cette étrangère, s'adresse à moi comme pour m'extirper de mes pensées :
- J'ai perdu la mémoire lors d'un accident à dix-sept ans. A dix-sept ans être dans le coma, et avoir à dix-sept ans, tout oublier des gens qui vous chérissent le plus. Plus ; comment peut-on, plus perdre ? Perdre tous vos parents, tous vos amis, tous vos souvenirs, jusqu'à vous perdre vous-même…
Lancée, elle poursuit en levant la tête vers le ciel :
- … A mon réveil, la seule chose qui me restait de mon passé était ce petit journal avec l'espoir de pouvoir un jour revoir quelques précieuses personnes perdues ; tel que mon voisin. Mon voisin adoré a déménagé en mon absence. Sentence assez cruelle quand je peux lire dans ce journal plutôt intime qu'il était mon meilleur ami, mon âme sœur : mon âme sœur à qui j'ai fait la promesse que je serai ici, sur ce banc, assise à l'attendre aujourd'hui.
D'abord quelques gouttes et le ciel se met à pleurer pour l'innocente qui a tout perdu. Perdus, à cet instant, tous deux le sommes. Comme nous nous levons pour nous séparer, je lui demande son nom par empathie. Sympathie prise, mon inconnue répond : « Anne ». Anne déploie son parapluie, puis continue :
- Anne Rébecca…
A cet instant, nos voix ne firent qu'une :
- …mais tout le monde m'appelle Becky.
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Mise à jour de la page : Vendredi 21 Novembre 2008